KillIndian

Quand j'ai trouvé ce titre parmi une liste de livres sur les pensionnats indiens, je n'avais pas fait attention au nom de l'auteur. Il faut dire que le titre était déjà bien violent. Il fait référence au discours prononcé en 1892 par le capitaine Richard H. Pratt, créateur et surintendant du plus célèbre pensionnat indien, Carlisle Indian Industrial School en Pennsylvanie. Mais revenons à Ward Churchill. Quand j'ai commencé le livre, je me suis dit que le nom de l'auteur ne m'était pas inconnu. Bien sûr, Churchill. Mais j'étais certaine d'avoir entendu parler d'un autre Churchill "plus récent". La quatrième de couverture indique qu'il est professeur à l'Université du Colorado à Boulder. Et là, je me suis rappelé ce professeur qui avait été licencié à cause d'un commentaire jugé déplacé sur le 11 Septembre et le procès qui avait suivi. Le moins qu'on puisse dire, c'est que Ward Churchill est très controversé, déjà pour le simple fait qu'il se déclare Keetowah Cherokee et qu'il ne serait que membre honoraire de la tribu. Le fait qu'il soit de gauche et qu'il soutienne l'AIM (American Indian Movement) ne plaît pas à tout le monde.

Le livre commence par le poème Charlie Wenjack de Willie Dunn et est suivi par une préface très intéressante de George E. Tinker (de la nation Osage) : Tracing the Contour of Colonialism: American Indians and the Trajectory of Educational Imperialism, qui égratigne au passage le soi-disant Siècle des Lumières. Ensuite, dans l'introduction, Ward Churchill nous explique l'objet de son livre : réparer un oubli flagrant qu'il a commis dans son livre A Little Matter of Genocide, où il décrit le génocide des Indiens en Amérique. Il se rend compte qu'il s'est focalisé sur l'aspect physique des massacres, mais qu'il a négligé les dimensions culturelles plus insidieuses du génocide (politique d'assimilation des années 40, politique de stérilisation des Indiennes, expérimentation médicale sur les enfants...). Les pensionnats indiens occupent évidemment une part importante dans ces tentatives d'assimilation/extermination et Ward Churchill, qui ne leur avait consacré que trois lignes dans l'ouvrage précédent, s'est rendu compte qu'ils représentaient le pire exemple des atrocités commises contre les Indiens. En reprenant la définition de l'ONU figurant dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, Ward Churchill démontre dans quelle mesure les pensionnats indiens ou autochtones dans le cadre de la politique indienne (aux États-Unis comme au Canada) ont contribué au génocide.

J'ai eu peur que l'auteur se cantonne à de la théorie, mais il utilise des exemples concrets de la vie dans les pensionnats pour sa démonstration. Depuis l'enlèvement des enfants ou des menaces aux parents récalcitrants, les conditions de vie effroyables des enfants (chambres non aérées et surpeuplées où les maladies prolifèrent, malnutrition), les sévices (pour l'utilisation des langues indiennes notamment) et les agressions sexuelles subis par les enfants, à la charge de travail (on ne parle pas de devoirs ici) imposé, au recrutement laxiste et à l'incompétence du personnel, tout est fait pour casser l'Indien et faire des enfants des Américains, ou en tout cas des adultes manipulables qui céderont plus facilement leurs prérogatives aux colons.

Le livre contient des photos de ces pensionnats (salles de classe, chambres, cimetières) et quelques photos avant-après poignantes des enfants. En annexe figurent la liste des écoles au Canada et aux États-Unis, et une (trop) abondante bibliographie.

J'ai trouvé ce livre passionnant et il explique parfaitement les pensionnats dans le contexte de la politique indienne des deux pays. Malheureusement, sa lecture me fait voir la Commissions de vérité et réconciliation du Canada d'un autre œil et me fait douter de la sincérité de la démarche.

For five consecutive generations, from roughly 1880 to 1980, Native American children in the United States and Canada were forcibly taken from their families and relocated to residential schools. The stated goal of this government program was to "kill the Indian to save the man." Half of the children did not survive the experience, and those who did were left permanently scarred. The resulting alcoholism, suicide, and the transmission of trauma to their own children has led to a social disintegration with results that can only be described as genocidal.

Il existe sur Internet de nombreux sites consacrés à ces écoles, plusieurs documentaires sur YouTube, mais aussi un télefilm canadien (le premier sur le sujet je crois) : Where the Spirit Lives.